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La cancoillotte,
le fromage à faire soi-même

“Ça dégouline, ça coule coule sur les mains,
Ça passe par les trous d’la tartine,
Pourquoi y a-t-il des trous dans l’pain ?
Bien sûr on peut avec du beurre
Les trous on peut bien les boucher
Ça ne sert à rien c’est un leurre
Car ça coule par les côtés”

Cet extrait d’une des plus célèbres chansons des Frères Jacques concerne non pas la spécialité qui nous intéresse mais... la confiture. Rien à voir à première vue avec la cancoillotte, et pourtant, on peut entrevoir quelques similitudes. L’amateur de cette spécialité fromagère Franc-Comtoise aura certainement vécu les mêmes désagréments que ceux immortalisés par la chanson. Car bien sûr la cancoillotte se tartine et même disons-le s’étale généreusement. Qui n’a pas déjà expérimenté le geste qui consiste à se lécher minutieusement le bout des doigts après s’être copieusement barbouillé de cette pâte jaune et collante aux odeurs d’étable tantôt parfumée à l’ail, au vin jaune, au cumin parfois ? Un point commun supplémentaire avec la confiture : certains puristes s’en délectent dès le petit déjeuner. Allons donc voir chez nos voisins Comtois ce qui provoque cet engouement.

Le délice des éleveurs

Avant tout une précision capitale pour la compréhension du propos : la cancoillotte n’est pas un fromage mais une préparation culinaire.
Citons ensuite une source incontestable, le Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie décrit ainsi la cancoillotte :
“La fabrication de la cancoillotte, domestique à l’origine, est fortement liée au mode de vie agro-pastorale (de l’élevage) : l’élevage bovin à finalité fromagère a de tout temps tenu une place importante en Franche-Comté".
Bien avant l’arrivée des fruitières (le mot fruitière désigne le local où plusieurs éleveurs collectaient le lait pour fabriquer du fromage), les agriculteurs transformaient eux-mêmes leur lait. La crème était souvent réservée pour le beurre tandis que le lait écrémé servait à la fabrication de fromages, et parfois de metton. En transformant ce metton, on fabriquait la cancoillotte.”
Voilà pour le décor, passons à la technique.

Le metton ou méton

Cet ingrédient typiquement Franc-Comtois est la base gustative et même physique de la cancoillotte. Le metton est le produit ultime que l’on obtient en caillant le lait, lorsqu’il est séché et finalement pressé pour être débarrassé de tous les liquides et notamment du petit lait et de toutes les graisses qu’il contient. On obtient une sorte de pain blanc et sec pouvant être émietté à la main ou râpé. Le metton “mûr” est jaune doré avec des reflets légèrement verdâtre, élastique au toucher, et surtout reconnaissable au nez : il dégage une odeur caractéristique forte de fermentation voire d’étable. Et oui le méton c’est du concentré de lait de vache... La transformation est efficace puisque 100 litres de lait une fois pressés ne feront plus que 6 kg de metton solide.

Du metton, du beurre et un bon tour de main

La cancoillotte est une recette simple, en théorie. En pratique, il faut un peu de doigté et surtout beaucoup d’expérience. Faire la cancoillotte soi-même, c’est facile. Vous trouverez du metton chez votre crémier, à condition que celui-ci soit un peu “traditionaliste”. Dans une casserole, faites chauffer un verre d’eau salée. Quant l’eau bout, versez progressivement le metton émietté en remuant énergiquement. Les petits morceaux doivent fondre dans l’eau. Quand le metton est fondu, ajoutez du beurre selon votre goût. Vous pouvez ensuite parfumer avec de la purée d’ail, du vin jaune (du Jura bien sûr) ou pourquoi pas tenter d’autres parfums. Versez ensuite la cancoillotte chaude sur de la saucisse fumée, des pommes de terre ou laissez-la refroidir. Elémentaire non ?

Un fromage de régime

Contrairement aux idées reçues, la cancoillotte est un produit naturellement très léger puisque les seules matières grasses qu’elle contient proviennent du beurre nécessaire à sa fabrication. On trouve dans 40 g. de cancoillote moins de calories que dans un yaourt nature sans sucre (43 calories contre 50).

Petite histoire de mise en boîte

C’est pendant la guerre de 1914-1918 que la famille Raguin invente le procédé qui permet de commercialiser une cancoillotte longue conservation. L’un des fils de cette laiterie de Franche Comté, réputée pour son beurre et son metton, était alors sur le front et souffrait de ne pouvoir déguster sa traditionnelle cancoillotte. Le fils Raguin avait dû se rendre à l’évidence : la cancoillotte ne supportait pas le transport. C’est alors qu’il demanda à son épouse de tenter l’expérience qui consiste à pasteuriser le produit et à le conditionner dans une boîte en métal. Une expérience qui rendit heureux un Franc-Comtois sur le front, mais qui permit à la cancoillotte de devenir un produit de grande consommation puisqu’à ce jour, la Maison Raguin existe toujours à Baumes-les-Dames (Doubs) et a fait de nombreux émules dans la région.


Les mots rigolos du mot

“Les Bretons ont des chapeaux ronds
Les Parisiens ont le Panthéon
Les Occitans ont Fos-sur-Mer
Et les Lorrains Servan-Schreiber
Les Alsaciennes font des biscuits
Que l’on trouve aussi à Paris
A ces gens-là ont dit caca
Car ils n’ont pas ce que l’on a”

De quoi parle le rockeur Franc-Comtois Hubert-Felix Thiéfaine dans cette chanson de 1978 ?